"Swiss Tonic"
Balthasar Burkhard, Christian Robert-Tissot, Helmut Federle, John Armleder, Olivier Mosset, Rémy Zaugg, Sylvie Fleury, Ugo Rondinone

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Le Consortium
Curated by Consortium Museum
Christian Robert-Tissot, "Deadline", 2008. Collection Consortium Museum, Dijon.

Avec les œuvres de la collection du Consortium Museum de John M. Armleder, Balthasar Burkhard, Helmut Federle, Sylvie Fleury, Olivier Mosset, Rémy Zaugg, Christian Robert-Tissot et Ugo Rondinone


 

En 1983, la première exposition dans le nouvel espace de la rue Quentin au cœur de Dijon, qui affiche crânement sur sa façade un néon bleu-vert du nom "le consortium", est celle, bicéphale, de John M. Armleder et Christoph Gossweiler, deux Suisses exposés pour la première fois en France.
C’est dire l’histoire, qui ne s’est pas départie d’une grande continuité, qui nous lie à la Suisse.

La Suisse de tous les réfugiés politiques  – les communards, les socialistes révolutionnaires – et de tous les artistes modernes dada et cie, nous a marqué depuis nos débuts balbutiants.
La Suisse de la foire de Bâle – pas encore une marque déclinée mondialement – où la fréquentation en forme d’apprentissage d’un milieu professionnel a permis l’adhésion et la reconnaissance de notre activité.
La Suisse des rendez-vous sur les bords du lac de Zurich avec les pionniers de l’avant-garde Max Bill, Richard Paul Lohse, Verena Loewensberg et les veuves talentueuses de László Moholy-Nagy, Lucia et Sibyl, le libraire de la modernité Hans Bolliger, les graphistes artistes Josef Müller Brockmann, Karl Gerstner…
La Suisse des mennonites que furent Rémy Zaugg et Michèle Zaugg sa femme, bâlois terriblement exigeants, décortiqueurs des mondes alémaniques et des emblèmes de la modernité, aux destins tragiques.

Cette litanie revendiquée d’artistes radicaux concrets zurichois – "Art concret suisse : mémoire et progrès", 1982 – puis d’autres francophones ou affiliés (Armleder, Mosset, Toroni, Fleury, Federle, Floquet, Robert-Tissot, Zaugg, Rondinone) a balisé plusieurs décennies d’expositions. Et par conséquent, de nouvelles productions d’œuvres qui sont entrées dans la collection aux temps des monographies et des group shows.

Plutôt francophones, genevois ou valaisans, les artistes présentés aujourd’hui ont ce tropisme familial et générationnel – les années 1980 charnières du renouveau suisse après les heures magnifiques mais isolationnistes des Zurichois – autour de la figure de parrain qu’est John M. Armleder, rassembleur, promoteur, protecteur et prescripteur d’une scène toujours tonique qui couvre aujourd’hui plusieurs générations.

La posture héroïque qu’a adopté Olivier Mosset rescapé de l’épisode parisien du (faux) groupe BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni), nous sied bien évidemment en ce qu’il incarne les métissages suisses modernes, allant des groupes marxistes, léninistes, maoïstes (VLR pour mémoire) parisiens aux Hells Angels en passant par les bourgeoises de l’École du Louvre et leurs hippies parisiens. Pour s’être retiré dans l’Arizona aux portes du désert, tout en nous visitant régulièrement avec souvent des cadeaux de pièces achetées par ses soins pour nourrir la collection, Olivier Mosset restera un grand ami.

Sylvie Fleury est venue à Dijon, et revenue souvent, nous accompagnant également en Corée dès le début des années 2000. N’oublions pas la soucoupe volante qu’elle plante à la requête du maire de la ville d’Anyang – qui a créé la biennale Anyang Public Art Project – devant le City Hall, en 2007. Titrée Vitteaux, elle est la deuxième occurrence de cet ovni fiché à l’entrée de la ville bourguignonne éponyme. L’œuvre de Sylvie Fleury a reçu la bénédiction d’une chamane locale consultée par l’artiste à Seoul.
Issues d’une première exposition monographique en 1994, plusieurs pièces ont rejoint la collection (Mondrian Boots, Cuddly Palermo ou Frank) esquissant à peine la variété formelle très diverse de l’œuvre de l’artiste.

La grande affaire suisse et celle qui s’illustre dans la sélection "Swiss Tonic" est certainement le jeu sérieux, théorique et sarcastique parfois, avec la peinture abstraite.

Chez Helmut Federle, Suisse de Soleure, réfugié à Vienne, l’œuvre où construction géométrique et geste pictural s’équilibrent, est nourrie d’échanges croisés avec des artefacts d’autres cultures – les céramiques précolombiennes, le mobilier anthroposophe de Rudolph Steiner –, ou avec Olivier Mosset et John M. Armleder qui envisagent l’abstraction dans une perspective postmoderne, la bataille picturale a gardé, ici, toute la vigueur de ces grands témoins.

Le long nu (Der Korper I, 1989, 120 x 740 cm), paysage barnettnewmanien, de Balthasar Burkhard, photographe bernois qui immortalisa naguère les légendaires expositions d’Harald Szeemann à la Kunsthalle de la ville, avant de tourner artiste photographiant les têtes, les corps, les animaux, les fleurs et les villes vues d’hélicoptère…

De famille italienne émigrée en Suisse, Ugo Rondinone, produit métissé par excellence, Viennois d’étude et Zurichois de cœur avant d’épouser les géographies urbaines new-yorkaises et désormais parisiennes, l’artiste a croisé le Consortium Museum depuis longtemps : 1997, puis 2004, entrecoupées d’expositions collectives.

DEADLINE, de Christian Robert-Tissot a eu une vie cachée et vue de tous, placée en rebord Sud du toit du bâtiment, aligne sur plus de 12 m de long un dispositif de chantier de travaux publics, en forme de barrières métalliques en grillage découpant les lettres du mot "deadline".

La ligne (du parti) est une constante historique de la vie du Consortium Museum. La ligne neo-minimalisto-conceptuelle affublait un programme d’expositions qui avait su s’en extraire (dès le début). En fait.
Les lignes rouge (à ne pas franchir), bleue (des Vosges), Maginot (que l’on ne pourrait pas franchir !), de vie, de crête, morte, ligne buttoir (à ne pas dépasser)…
DEADLINE. Une frontière, une barrière linguistique helvétique coupant les cantons, une transition entre les modernités. Hodler, Klee…
La Suisse tonique.

— Franck Gautherot